La chose est entendue. L’enfant devenu adulte a vocation à quitter son père et sa mère. Mais à l’évidence, une vocation religieuse implique davantage. C’est un renoncement aux liens du sang et à une descendance pour suivre le Christ et enfanter des âmes à la grâce ; un arrachement par bien des aspects. Se séparer de son enfant est humainement dans l’ordre des choses mais l’offrir sur l’autel du sacrifice, tel Abraham s’apprêtant à immoler son fils Isaac, relève d’une dimension spirituelle.
Dans toutes les familles chrétiennes, on prie pour les vocations mais lorsque celle-ci concerne l’un de nos propres enfants c’est autre chose. Pour certains parents, c’est une immense action de grâce, une joie et une fierté avec certes une part de déchirement mais un déchirement accepté par la conscience que l’engagement dans la vie sacerdotale ou religieuse est un trésor et un privilège pour la famille. Pour d’autres, c’est un choc violent, parfois aggravé par des circonstances particulières (enfant unique, engagement dans un ordre contemplatif, éloignement géographique rendant les visites impossibles, etc.).
Dom Aubourg1 en savait quelque chose. Dans la biographie2 qu’elle lui a consacrée en 2020, sœur Ambroise-Dominique a montré le rôle essentiel joué par la mère du futur moine bénédictin dans la naissance de sa vocation et en même temps l’incroyable difficulté à accepter une séparation accentuée par l’exil et le fait d’être fils unique.
Évoquant les liens avec sa mère dans une lettre à Louis Salleron, Dom Aubourg écrit ceci : « Je sais seulement que je lui dois tout, qu’elle était, à un degré singulier, inséparable de moi, que j’ai été, pour cette âme intense, indomptable, inépuisable, l’objet d’un amour passionné. » Et plus loin il ajoute : « c’est bien aussi à l’habitude que maman m’inculqua dès le berceau de vivre devant le Dieu invisible, que je dois de vivre épris de l’unique nécessaire. »
Et pourtant, que de souffrances et même de jérémiades lorsque Dom Aubourg doit partir pour l’île de Wight en Angleterre où les moines de Solesmes vivent en exil depuis la loi du 7 juillet 1904 expulsant les congrégations. C’est un véritable arrachement qui plonge les parents dans un grand désarroi et les conduit à demander à leur fils de prier le Seigneur pour qu’il revienne.
À peine arrivé, Dom Aubourg écrit à ses parents : « La terre et la mer peuvent bien séparer nos corps et nous priver de leur vue sensible, mais elles sont impuissantes à désunir nos âmes, remplies du seul et même Dieu qui est partout. Quant à la longueur du temps, ah ! celle-là, elle disparaîtra petit à petit : la terre n’est qu’un exil où il nous faut errer. Ô père, ô mère, il y aura un jour les éternelles rencontres, et ce sera comme quand j’étais petit et que j’étais toujours là. »
Il va même jusqu’à accéder à leur désir de prier pour que cesse la séparation « bien que le petit désir exprimé ne fût pas tout à fait conforme à ma manière de demander au Seigneur » mais les supplications ne cessent pas et le voilà obligé de reprendre ses parents avec respect et fermeté : « Paraît-il, c’est moi seul qui vous manque et, si vous m’aviez, il n’y aurait plus ni peine, ni fatigue, ni souffrance, ni insomnies, ni tristesse, ni pleurs. Hélas non, ma présence avec vous ne saurait faire un tel prodige […] Elle adoucirait vos peines, oui je sais ; mais je sais aussi qu’il faut souvent ne pas tenir compte de la souffrance ni de la peine pour aller jusqu’au bout de sa foi chrétienne ; elles seraient conseillères de lâcheté, les écouter, les ménager ferait oublier son devoir. Je voudrais que parfois vous fassiez taire votre douleur, vous ne pensiez pas à vous, pour vous demander si vous ne pouvez pas, pour le service du Seigneur, consentir à quelques sacrifices. J’ai peur que vous ne consultiez pas sa volonté et que vous ne recherchiez que vous et votre attrait. Vous ne sauriez deviner combien je souffre de ne trouver dans vos lettres qu’une seule chose, et du commencement à la fin : une plainte continuelle et surtout cette demande pressante de quitter le monastère et de retourner avec vous ; sans doute, sans doute, tout ceci est dicté par votre propre douleur, et je juge qu’elle est fort grande puisque vous ne m’entretenez que d’elle seule. Mais songez à la dure et pénible alternative que vous créez en mon âme en lui proposant de choisir ainsi dire entre son amour pour vous et son amour pour Dieu. »
Et, nous dit sœur Ambroise-Dominique, le dialogue continue : « Je vous en supplie, mettez un peu de force dans votre prière. Je ne dis pas : soyez joyeux, soyez heureux. Non, ce serait aller contre la nature ; mais je dis : soyez forts, ne vous impatientez pas, ne vous abandonnez pas à votre imagination […] Si vous n’avez à son égard qu’une confiance molle – vos lettres me le font craindre – quelles amabilités voulez-vous que le bon Dieu ait à votre égard ? »
Et plus loin il ajoute : « C’est maintenant que vous voyez ce que c’est d’être chrétien, à quel prix on grandit dans son christianisme. Jusqu’ici, vous pensiez être de bons chrétiens et vous aviez raison. Le Seigneur vous dit : c’est bien, mais maintenant plus haut, approchez-vous davantage de moi. »
Ces échanges vont durer deux ans et amènent à se poser des questions. Comment expliquer une réaction aussi violente de la part de parents chrétiens et généreux, d’une mère si forte dans la foi ? Selon sœur Ambroise-Dominique, la peine des parents, semblable à la longue plainte de Job, devenue presque obsessionnelle avant de s’apaiser le jour de la profession de leur fils, semblait être une épreuve permise par Dieu pour mieux préparer Dom Aubourg à d’autres arrachements, notamment lorsqu’il sera « écarté » de sa congrégation pour affinité avec l’Action française.
Pour se préparer à ce moment à la fois espéré et redouté, il convient donc de se rappeler que nos enfants ne nous appartiennent pas et qu’ils nous ont été confiés par Dieu pour un temps donné. Le respect de leur choix et notre soutien sont essentiels pour ne pas ajouter à l’épreuve de la séparation physique, celle d’une séparation spirituelle. Il s’agit en quelque sorte de transformer le sacrifice d’une séparation en don à l’image de tant de parents qui, dans l’histoire de l’Église, ont su se donner entièrement à leur enfant devenu prêtre ou religieux.
1. Gaston Aubourg est d’origine normande. Il est né près de Caen en 1887 et meurt en 1967. En 1944, au moment du débarquement, il sauve la ville de Bayeux de la destruction en avertissant les Alliés que les Allemands ont évacué la ville.
2. Sœur Ambroise-Dominique, Dom Aubourg un moine au cœur du monde, Via Romana, 2020.