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Les éloquents silences du pape François

Pape FrancoisL’exhortation apostolique Amoris laetitia n’a pas fini de faire parler d’elle. Le 19 septembre 2016, les cardinaux Burke, Brandmüller, Caffara et Meisner, soutenus par vingt-six ecclésiastiques et universitaires, ont adressé au pape cinq dubia ou doutes portant notamment sur le chapitre VIII et l’admission à l’Eucharistie des divorcés-remariés.

Ce procédé n’est pas prévu en tant que tel par le Code de Droit Canon mais il s’inscrit dans une logique séculaire de débat théologique visant à solliciter des éclaircissements formels à propos de sujets relatifs à la doctrine ou la pratique religieuse. Les derniers dubia émis l’ont été en 1987 par Mgr Lefebvre au sujet de Dignitatis Humanae, à la demande du cardinal Ratzinger. Dans un passé plus ancien, le pape Jean XXII fut, au XIVe siècle, publiquement contesté par des cardinaux, des évêques et des théologiens au sujet de la vision béatifique.

Ce procédé qui, pour être légitime, n’en est pas moins très rare dans l’Histoire de l’Eglise, ne manifeste que davantage l’extrême gravité de la situation. Parmi les quelque deux cents cardinaux composant le Collège, il s’en trouve vraisemblablement un grand nombre qui, sans avoir eu le courage d’apposer leur nom au bas de cette lettre et d’en affronter les conséquences médiatiques, partagent cette perplexité et appellent de leurs voeux un éclaircissement papal.

Mais à ce jour, aucune réponse officielle n’est parvenue du Saint-Siège. Le cardinal Burke n’exclut donc pas de recourir à un acte formel de correction publique du pape, dût-il en perdre son chapeau.

Le cardinal Müller, préfet pour la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, a désapprouvé cette démarche, arguant qu’Amoris Laetitia était « clairement à interpréter à la lumière de toute la doctrine de l’Eglise » et que « ce ne sont pas les évêques qui interprètent le pape. » Fermez le ban !

Or, que s’est-il passé depuis septembre 2016 ?

Le 16 janvier 2017, les évêques maltais ont autorisé l’accession à la communion des divorcés remariés vivant maritalement. Leur déclaration a été intégralement et sans réserve reprise par l’Osservatore Romano. Silence du pape.

Le 1er février 2017, les évêques allemands ont diffusé des directives autorisant certaines personnes divorcées-remariées à communier. Silence du pape.

Le 16 février 2017, le cardinal Reinhard Marx, proche conseiller du pape, confirme qu’Amoris Laetitia est « très clairement » favorable à la communion pour les divorcés-remariés et que c’est par ailleurs l’intention du pape qu’il en soit ainsi. Silence du pape.

En réalité, la réponse a déjà été donnée à l’automne dernier ! Le 13 septembre 2016 lorsque Radio Vatican a confirmé que le pape avait adressé une lettre aux évêques de la région de Buenos-Aires pour les féliciter de leur interprétation d’Amoris Laetitia permettant l’accès à la communion des divorcés-remariés alors même que leur première union n’avait pas été déclarée nulle et sans même qu’ils s’engagent à vivre comme frère et soeur. Allant jusqu’à indiquer : « Il n’y a pas d’autre interprétation ».

En novembre 2016, quarante-huit heures après qu’aient été rendus publics les dubia des quatre cardinaux, le pape répondit à ses détracteurs dans le cadre d’un entretien à L’Avvenire, citant ceux qui « continuent à ne pas comprendre [son exhortation Amoris Laetitia], qui ne la voient qu’en noir et blanc, même si c’est dans le flux de la vie qu’il faut discerner. […] Certains types de rigorisme découlent du désir de cacher son propre mécontentement sous l’armure. »

Ce sont les mêmes termes que François avait utilisés quelques jours plus tôt lors de sa rencontre avec les jésuites réunis pour l’élection de leur nouveau Supérieur général : « Le discernement, la capacité de discerner, est l’élément- clé. Et je constate justement qu’il y a un manque de discernement dans la formation des prêtres. Nous courons en effet le risque de prendre l’habitude du tout blanc ou tout noir et de ce qui est légal. D’une manière générale, nous sommes passablement fermés au discernement. »

En fait, ces propos du pape sont à mettre en perspective avec ceux d’octobre 2013 lorsqu’il déclarait à Eugenio Scalfari : « Chacun a une idée à lui du Bien et du Mal et chacun doit choisir de suivre le Bien et combattre le Mal selon l’idée qu’il s’en fait. Cela suffirait pour vivre dans un monde meilleur. » Il ne s’agit donc plus de discernement mais de relativisme moral.

Le supérieur général de la Fraternité Saint Pie X, Mgr Fellay, ne dit pas autre chose : « […] Regardez bien comment cette exhortation est rédigée – et c’est le malheur actuel –, elle ouvre des zones grises ! Le pape dit qu’il n’y a pas que du blanc et du noir, qu’il y a du gris, mais la loi est faite pour dire les choses clairement ! Et nécessairement elle va établir un noir et un blanc, un oui et un non. […] C’est cela qui est grave, c’est-à-dire que là où il y avait très clairement la distinction entre le bien et le mal, on ouvre une zone grise qui n’existe pas. Après on dira : dans cette zone grise on va laisser chacun à sa conscience ou à je ne sais qui. C’est faux ! Tout simplement. Donc les cardinaux qui sont intervenus ont fait là, on peut le dire, une oeuvre de salut public extrêmement importante. […] ».