Le rôle de l’éducation dans les vocations
S’il fallait résumer en deux phrases la conduite à tenir des parents vis-à-vis d’une vocation d’un enfant, nous pourrions dire :
Susciter sans faire pression.
Soutenir sans restriction.
Susciter sans faire pression
Susciter sans faire pression c’est créer, par une éducation authentiquement chrétienne, le climat propice à l’éclosion d’une vocation. C’est l’eau et le soleil nécessaires à la croissance de la plante sans qu’il faille tirer dessus pour la faire grandir. Esquissons à grands traits ce qu’est cette éducation « authentiquement chrétienne ».
Créer un climat familial propice alliant exigence, affection et vie de prière
Les prêtres et les parents ayant eu une ou plusieurs vocations religieuses chez leurs enfants sont unanimes : une éducation authentiquement chrétienne, qui ne se limite pas aux obligations prescrites par l’Église et qui porte en elle une certaine exigence, constitue certainement le moyen le plus propice à l’éclosion d’une vocation.
À cet égard, l’exemplarité des parents, la modestie, la vie de prière, la pratique régulière des sacrements, la dévotion mariale et au Sacré-Cœur, l’engagement des parents au sein d’activités paroissiales (chorale, ménage, fleurs, etc.) et d’une œuvre (tiers-ordre par exemple) ainsi que celui des enfants (scoutisme, MJCF, Croisade eucharistique), le climat de confiance avec les personnes consacrées qui exclut donc tout esprit critique, créent le « terreau » favorable dans lequel une vocation peut germer. Cette exigence du quotidien doit s’accompagner d’un climat familial gai, affectueux et ouvert à la présence des prêtres tant il est vrai qu’un « saint triste est un triste saint ».
C’est la raison pour laquelle nombreux sont les éducateurs qui soulignent la nécessité de parler des choses belles à leurs enfants sans ressasser les difficultés propres à notre époque, ce qui est psychologiquement et spirituellement néfaste pour tous. Les conversations familiales doivent refléter les véritables priorités des parents sous peine de ressembler à ces romans de Mauriac où, sous des dehors chrétiens, l’argent et les affaires terrestres sont les vrais mobiles des personnages, et où l’hypocrisie domine.
Ajoutons que la pratique d’un art, notamment la musique, n’est pas totalement étrangère à une vocation. Elle éveille au beau et se révèle bien utile pour participer pleinement aux offices liturgiques. Un père de famille nous confiait à quel point la musique et le chant grégorien avaient joué un rôle important dans l’éducation et la vocation de plusieurs de ses enfants et même après, puisqu’il continue à échanger régulièrement sur ces sujets, notamment avec deux de ses filles religieuses chargée d’enseigner le chant dans leur communauté ou auprès des enfants.
Par ailleurs, comme le rappelle l’abbé Troadec, les parents sont invités à prier pour les vocations « car le sacerdoce des fils commence dans le cœur de leurs parents » et à communier fréquemment ainsi que leur enfant car « lorsque l’Esprit Saint jette dans un jeune cœur la graine légère d’une vocation sacerdotale, il est indispensable, pour qu’elle puisse arriver à maturité, que l’âme de l’enfant en qui elle est tombée soit vigoureusement protégée, soutenue, fortifiée par un accroissement certain de grâce sanctifiante. »
Rappelons enfin la nécessité de veiller à la cohérence entre la famille, l’école et la paroisse. Cette cohérence joue un rôle essentiel dans l’exemplarité à offrir à nos enfants. C’était vrai au siècle dernier ; ça l’est encore plus aujourd’hui lorsque l’on voit la chute vertigineuse du niveau scolaire et le niveau de perversité qui gangrène l’école publique et même les écoles sous contrat. Le choix de l’école catholique hors contrat impose bien des sacrifices mais évite aussi de lourdes difficultés à la fois sur le plan scolaire et sur le plan moral.
Se préserver de l’esprit du monde et en particulier d’Internet et des réseaux sociaux
Cette exigence passe également par une vigilance particulière à l’égard des nouvelles technologies qui, utilisées sans règles, peuvent briser la nécessaire intimité du foyer familial ainsi que la stabilité psychologique et l’âme des personnes qui s’y trouvent. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer ce que l’on peut appeler le fléau du siècle.
Giuliano Da Empoli, journaliste italien, peu suspect de catholicisme, évoque1 « le pouvoir d’attraction diabolique des réseaux sociaux » créés pour satisfaire sans cesse notre besoin de reconnaissance, précisant au passage que l’addiction aux réseaux sociaux en entraîne d’autres, notamment aux réseaux pornographiques. Jonathan Haidt, chercheur américain explique : « Les jeunes de la génération Z sont les premiers de l’Histoire à traverser la puberté avec un portail en poche qui les éloigne de leur entourage et les attire dans un univers alternatif excitant, addictif et instable.2»
Eugénie Bastié, journaliste au Figaro, recensant l’ouvrage de Jonathan Haidt, rappelle que nos enfants « sont les cobayes d’une éducation totalement inédite aux conséquences dévastatrices3. Les résultats sont là, incontestables. " Un déferlement de souffrance ". À partir de 2010, les troubles anxieux et dépressifs ont explosé : + 145 % de cas de dépression majeure chez les adolescentes américaines depuis 2010 ; + 161 % pour les jeunes hommes. »
Lorsque la puissance numérique rencontre la force de notre ego, elles forment un véritable cocktail Molotov capable de détruire les aspirations les plus hautes chez l’enfant ou le jeune adulte ainsi que ses capacités cognitives (concentration, mémoire, intelligence) d’autant plus endommagées que l’enfant est jeune. Donner un smartphone à un enfant revient à lui donner une tronçonneuse dans les mains en lui recommandant de ne pas se blesser… La règle d’or devrait être de ne pas donner de smartphone avant 18 ans et, a minima, de mettre en place un contrôle parental.
Il convient également de se garder, enfants comme adultes, des informations glanées sur Internet, spécialement celles qui semblent nous conforter dans nos idées car les algorithmes sont conçus pour être addictifs, détecter nos centres d’intérêt et nous « servir » du contenu s’y rapportant, nous enfermant ainsi insidieusement dans une bulle cognitive. Par ailleurs, Internet est un formidable vecteur de désinformation qui vise à créer le trouble dans les esprits par un mélange plus ou moins subtil de vrai et de faux, trouble qui produit une surexcitation permanente de l’esprit particulièrement néfaste à l’équilibre de la personne.
Cela rejoint la nécessité de créer un climat familial gai faisant toute sa place aux jeux, aux conversations et aux activités en famille pour éviter le repli sur soi, la tentation des amitiés virtuelles et des obsessions mentales.
Ne pas faire pression
Autant il est nécessaire de créer un climat propice à l’éclosion d’une vocation, autant il est néfaste d’exercer une pression directe ou indirecte par des questions indiscrètes ou des affirmations péremptoires au sein du cercle familial et amical. Il ne viendrait à l’idée de personne d’ébruiter un projet de mariage sans l’accord des enfants concernés ; il semble raisonnable de faire de même pour une éventuelle vocation.
Si des parents peuvent détecter chez leur enfant une certaine attirance ou certaines prédispositions, il est nécessaire de faire preuve de tact et de le laisser faire librement son choix le moment venu au risque de « créer des déséquilibres psychologiques chez l’enfant en créant dans son âme le sentiment d’être infidèle à la grâce », comme le souligne l’abbé Troadec.
Soutenir sans restriction
À l’inverse, il convient de ne pas « se dresser » entre son enfant et l’autel. Or, il existe mille manières de faire obstacle. Cela va de l’opposition frontale à l’emploi de moyens détournés : multiplier les divertissements et les rencontres avec des personnes de l’autre sexe, arguer de la durée des études ou d’une santé fragile, etc. Laissons à l’Église le soin de juger de la maturité du candidat et de la solidité de sa vocation.
Ajoutons que ce ne sont pas les parents qui choisissent lequel de leurs enfants ils veulent bien donner au Seigneur mais Dieu qui appelle. « Les parents éduquent et Dieu choisit » nous confiait un père de famille ayant eu de nombreuses vocations chez ses enfants. Dès lors, les parents doivent se soumettre aux desseins de la Providence en renonçant aux éventuels projets (carrière, mariage) qu’ils avaient pour celui ou ceux de leurs enfants appelés par le Seigneur.
Ne pas s’opposer ne signifie pas rester passif. Mgr Le Couëdic, évêque de Troyes en 1955, disait : « Ne croyons pas qu’on veuille vraiment être père de prêtre quand on s’en tient seulement à ne pas vouloir le contraire.4»
Les parents doivent donc soutenir la vocation de leur enfant et coopérer à l’action de la grâce. « Se savoir appuyé permet de conforter et enraciner l’engagement pris » rappelle l’abbé Troadec. On trouve d’ailleurs chez René Bazin, dans son roman Magnificat, un bel exemple de coopération même si en l’occurrence, il s’agit non des parents mais d’une jeune fille éprise d’un jeune homme qui va renoncer à son amour et soutenir la vocation de celui qu’elle aime.
Ce soutien ne s’arrête d’ailleurs pas aux premières années de vie religieuse ou sacerdotale mais est appelé à durer toute une vie à l’instar des autres enfants, que ce soit par la prière, le réconfort moral, l’aide matérielle ou encore le soutien financier. Des parents témoignent : « Nous avons veillé à ce que notre maison soit un havre de paix pour que nos prêtres puissent s’y reposer et se ressourcer lors de leurs brefs passages. » Ils soulignent aussi la nécessité de garder à la fois une grande discrétion et une grande disponibilité pour « répondre à des questions, relire des articles ou encore apporter une aide matérielle. »
Pour conclure, rappelons que les vocations religieuses sont les « paratonnerres des familles », un « signe d’amour5» et des sources abondantes de bénédictions spirituelles et temporelles : « Quand vous paraîtrez devant le Souverain juge, quelle sécurité de pouvoir lui dire : Seigneur j’ai commis bien des fautes mais je vous ai donné un fils.6»
1. Giuliano Da Empoli, Les ingénieurs du chaos chez Gallimard.
2. Jonathan Haidt, Génération anxieuse, éditions Les Arènes, 2025.
3. Pour Eugénie Bastié, les quatre dégâts fondamentaux causés par le smartphone sont : la privation sociale (les jeunes voient moins physiquement leurs amis), le manque de sommeil (en moyenne les adolescents dorment 7 heures, ce qui n’est pas assez pour la construction de leur cerveau), la fragmentation de l’attention et l’addiction. Les réseaux sociaux nuisent davantage aux filles : elles y sont davantage « accros », notamment à Instagram, où elles se comparent en permanence à leurs congénères, ce qui entraîne des troubles dépressifs, alimentaires et parfois du mimétisme dans la dysphorie de genre. Les garçons, eux, auront tendance à devenir addicts aux jeux vidéo et à la pornographie, ce qui peut entraîner décrochage scolaire et retrait du réel. Le monde virtuel blesse les filles et consume les garçons.
4. Cité par l’abbé Troadec dans La Famille catholique.
5. Sermon de l’abbé Pagliarani le 2 février 2025 au séminaire de Flavigny-sur-Ozerain.
6. Mgr Bernard, évêque de Perpignan en 1946, cité par l’abbé Troadec.
